Communiquer par l'image

Informations et réflexion sur les images communicantes.

16 novembre 2008

Le "meme" de la croix sur fond d'incendie

Blues_brothers_churchLe 7 janvier 2006, un incendie ravageait l'église des Pélerins baptistes, à Bronzeville, un quartier de Chicago. Le photographe du Chicago Tribune choisissait de montrer les flammes à l'oeuvre dans l'ancienne synagogue à travers un vitrail taillé dans le mur en forme de croix.

Ce choix de point de vue, d'angle et de cadrage  pouvait avoir une motivation instinctive purement esthétique. Elle pouvait aussi revêtir une signification plus symbolique. Le quartier de Bronzeville a en été le point d'arrivée des anciens esclaves venus du Sud pour travailler dans l'industrie du Nord. Ce qu'un photographe du journal local ne peut ignorer. Dans ce contexte, une intention peut avoir présidé à la détermination du cadrage afin que celui-ci véhicule une référence implicite aux rituels du Ku Klux Klan.

Le 16 novembre 2008, le Guardian publiait, à propos des incendies en Californie, une photographie qui montrait la croix d'un sanctuaire se détachant sur un mur de flammes. Incendies_Californie

Dans ce cas, aucune justification liée à un contexte historique n'apparaît. Juste, sur le plan symbolique, la dualité entre la croix et le feu, trace d'une mentale chrétienne avec le feu comme métaphore de l'enfer. Si telle était l'intention de l'auteur de la photo au moment où il a cadré, cette évocation véhicule aussi une évocation des bûchers de l'inquisition: la mémoire collective garde le souvenir traumatisant des crucifix dressés vers les suppliciés.

Mais il est également possible d'assigner à ces deux photographieséloignées dans le temps et dans l'espace une fonction de meme, fragment culturel - ici, en l'occurrence, une image mentale transformée en photo - qui se réplique à la manière des particules biologiques élémentaires.

Le hasard ne peut être désigné comme seul inspirateur de ces deux images au cadrage d'autant plus troublant que les deux photographes avaient à Chicago en 2006 comme à Los Angeles en 2008 un vaste choix de prélèvements à effectuer face au spectacle du faits divers

1) L'église a été, dans les années trente, le point de rencontre historique entre le gospel et le blues. C'est à ce titre qu'elle apparaît dans le film des "Blues Brothers".

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31 octobre 2008

L'éloquente image d'une vraie star

Prise par Max Rossi, de l'agence Reuters, et publiée notamment par "Le Monde" électronique, cette photographie a été réalisée le 22 octobre 2008 à l'occasion d'un festival du cinéma italo-américain à Rome. Elle raconte deux histoires.

Al_Pacino_V2

La première histoire est technico-artistique. Le point de vue à partir duquel opère Max Rossi découle peut-être d'un choix volontaire. Si c'est le cas, ce photographe est grand car il montre qu'il connaît la valeur psychologique et mythique du profil d'Al Pacino.

Si le point de vue du photographe résulte d'une contrainte - bousculade pour cadrer l'acteur de face et tendre les micros - alors Max Rossi a tiré le plus grand profit de cette contingence quand il a choisi de cadrer aussi le mur audiovisuel qui se dresse vers Al Pacino.

Dans les deux cas, l'image révèle la stature de l'imagier.

L'autre histoire, symbolique, que raconte cette photo est celle de la puissance de rayonnement qui définit une vraie star. On a coutume de répéter, depuis que Garbo a constuit son mythe, que les vraies stars se reconnaissent au fait qu'elles sont inaccessibles. Elles ne peuvent donc provenir que du cinéma, sûrement pas de la télévision. (Ce qui implique, soit dit en passant, que les magazines de télévision qui parlent de "stars" et les gens de télévision qui se considèrent et se comportent comme telles commettent et perpétuent une imposture.)

Dans cette scène, Al Pacino commet ce qu'aucune vraie star n'a osé commettre: il transgresse le critère d'inaccessibilité, dont il n'a plus besoin. La transgression correspond bien aux personnages que l'acteur à incarné. Elle valide ainsi l'idée qu'Al Pacino est peut-être, dans la vie, la somme de tous ces personnages et que chacun de ces héros de cinéma -y compris le Marchand de Venise ou Richard III - est une part d'Al Pacino.

Pour toutes ces belles raisons, cette photo est déjà mythique.

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16 octobre 2008

Visualisations de la crise financière

Grâce notamment aux recherches du Massachusetts Institute of Technology la visualisation des phénomènes complexes est beaucoup plus avancée et exploitée dans les médias électroniques américains et britanniques que sur les sites web, essentiellement textuels, des organes de presse français.

L'incontournable blog spécialisé Infosthetics en administre la preuve à propos de la crise financière, exemple-type du phénomène complexe.

(cliquez sur les images pour les agrandir)

Visualisation_crise_financi_re_m_canismes_BBC_corrig_La BBC a certainement produit le diagramme le plus simple et le plus efficace pour expliquer en quoi le fonctionnement du marché des subprimes constituait une dérive au regard des pratiques normales de la spéculation financière. Visualisation_crise_financi_re_Portland_BBC

C'est également le site de la BBC qui a eu la bonne idée d'exploiter les technologies de géolocalisation pour montrer dans la ville de Portland (Oregon) les ravages des prêts immobiliers hypothécaires accordés aux ménages insolvables. La carte indique par intensités de couleurs croissantes l'insolvabilité des familles dépossédées de leurs maisons et ruinées.

Cependant, en termes de quantité, de qualité et de créativité, le New York Times et ses blogs de journalistes s'imposent comme les meilleures sources éditoriales de graphismes de données.

Visualisation_crise_financi_re_pertes_NYT_corrig_Il y a d'abord le spectacle des pertes enregistrées par les principales banques qui ont trempé dans cette spéculation.

On peut compléter ce panorama par le tableau des banques que paralysaient les restrictions de crédits avant le plan Paulson qui mobilise 700 milliards de dollars pour fluidifier les transactions interbancaires. Ce tableau interactif a été proposé par le site Portfolio du groupe Condé Nast; les chiffres apparaissent lorsque le curseur passe sur les différentes surfaces:

Visualisation_crise_financi_re_banques_crunch_es_par_le_credit_crisis_

Autre graphique animé en quatre séquences Visualisation_crise_financi_re_graphique_anim__NYT_corrig_thématiques: l'historique des interventions gouvernementales et de leurs effets par le New York Times.

Ce document peut être complété par une rétrospective des sauvetages publics d'établissements financiers privés depuis 2001. Cette éloquente guirlande a été établie par le site Propublica.

Visualisation_crise_financi_re_sauvetages_US_problucia

Le code de couleurs précise le secteur d'activité et la taille des cercles indique le montant des sommes dépensées pour chaque sauvetage.

Visualisation_crise_financi_re_cartographie_Bear_StearnsDans un des épisodes marquants de cette crise financière, celui de Bear Stearn, News Visual exploite les ressources de la cartographie nomment et positionnes les personnalités concernées.

Le graphisme est également interactif. L'utilisateur peut agrandir ou rétrécir l'image, cliquer sur un point nodal pour obtenir des précisions, filtrer la représentation des données, modifier le schéma avec de nouvelles entrées, partager cette visualisation avec d'autres personnes.

Une autre représentation des interdépendances entre banques d'affaires, fonds spéculatifs, banques de dépôts, compagnies d'assurances, fonds de pensions et entreprises de l'économie réelle a été réalisée pour suggérer l'intensité et l'ampleur du "choc" provoqué par la faillite de Lehman Brothers.

Visualisation_crise_financi_re_cartographie_pertes_Lehman_Brothers

Pour saisir la texture du système financier, Smart Money a développé un outil interactif particulièrement sophistiqué. l'internaute se promène dans ce tableau "à la Vasarely" en faisant entrer ses requêtes et en les affinant grâce à l'interface située à droite.

Visualisation_crise_financi_re_map_the_market

Cette abstraction géométrique peut être "humanisée" et mondialisée grâce à la vision des fonds souverains et de leur rôle dans le système financier, vision proposée par un blog de journaliste  du New York Times avec un titre qui n'a rien d'humoristique: "Suivez l'argent".

Visualisation_crise_financi_re__fonds_souverains_blgog_NYT_corrig_

De l'humour, il y en a dans ce nuages de mots que WordNews développe sur le modèle des mots découpés dans les lettres anonymes. Les tailles relatives de chaque mot indiquent les importances relatives des articles consacrés à chaque sujet.

Visualisation_crise_financi_re_nuage_de_mots_corrig_

On appréciera la puissance des statistiques dans les liens invisibles mais prégnants qui relient entre eux les mots "économie", "marchés", "monde" et "récession".

Ici plus qu'ailleurs les mots disent tout puisqu'ils sont utilisés, et perçus, comme les images qui composent la grande fresque de l'actualité financière.

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09 octobre 2008

L'imagerie doloriste de la crise financière

Parmi les représentations visuelles de la crise financière proposées par les médias, les plus symptomatiques sont les photos de traders incrédules, catastrophés, épuisés.

Crise_dolorisme_mains_sur_la_t_te

Ces photographies réapparaissent à chaque évènement négatif de quelque importance dans l'univers de la spéculation. Dans ma classification des images selon leur degré de créativité, il s'agit de sous-produits - que j'appelle "clichés" - générés par des stéréotypes, eux mêmes inspirés par des archétypes.

Crise_dolorisme__chelle_de_cr_ativit_

Les clichés boursiers se rattachent dans leur inspiration au dolorisme de l'imagerie sulpicienne.Il s'agit de stéréotypes religieux produits par une industrie qui multiplie les représentations de personnages - vierges, saintes et martyrs - extatiques ou pâmés, les yeux généralement révulsés.

Les médias produisent et diffusent une imagerie sulpicienne

Les stéréotypes religieux en vente dans les boutiques regroupées autour de l'église Saint-Sulpice à Paris, mais aussi à Lourdes ou à Lisieux, répliquent en les affadissant les grandes créations - archétypes - de la peinture religieuse au Moyen-Age, à la Renaissance et jusqu'aux pré-Raphaélites du XIXème siècles.

Ce qui est troublant, dans l'imagerie médiatique, qui est elle-même un sous-produit esthétique de l'industrie sulpicienne, c'est de constater que la photo d'un trader effondré pourrait très bien figurer dans un tableau vivant mettant en scène un épisode crucial de la mythologie chrétienne. Voir les réflexions de Sandrine sur l'exploitation par les médias de la même photographie sulpicienne d'une "tradeuse" en pleurs sous les courbes déclinantes (1). Ce trader, par exemple, pourrait être un apôtre au Golgotha:

Crise_dolorisme_japonais_

En multipliant de tels clichés, les médias dévoilent leur propension à traiter tout phénomène soudain et complexe par l'émotionnel plutôt que par le rationnel. Le dolorisme sulpicien véhicule en effet du misérabilisme et de l'angoisse, que l'industrie médiatique vaporise à fortes doses.

Les Effondrés et les Prépondérants

Un climat anxiogène s'installe qui permet aux Prépondérants (caste constituée de dominants servis par des influenceurs) de se réserver la posture rationnelle, donc rassurante, du Chef qui sait où il va ( bien que le cours des évènements démontre chaque jour que ce n'est pas le cas.)

Crise_dolorisme_Sarkozy

L'imagerie médiatique de la crise est fondamentalement binaire. D'un côté les Effondrés, de l'autre les Rassurants.

Les photographes et les médias qui produisent et diffusent cette imagerie n'ont sans doute pas conscience des effets différés qu'elle peut avoir sur les lecteurs et téléspectateurs.

Doutes sur un système de croyances

La possible identification d'un trader avec un apôtre conduit à des glissements sémantiques, puis à des extrapolations vertigineuses: le trader est, au fond, l'apôtre d'une religion de l'argent qui se célèbre dans des temples à Wall Street et ailleurs, avec ses prophètes et ses grands prêtres et, surtout, son système de croyances: la spéculation.

Crise_dolorisme_CAC_plonge

Le système de croyances - définition de la religion et de l'idéologie - qui fonde la spéculation ne fonctionnant plus, entraînant ses propres fidèles dans une chute infernale, rien d'étonnant à ce que ses apôtres-traders soient effondrés. Mais alors, si le système de croyances cesse de réjouir ses propres apôtres et se met à les affliger, il n'y a plus lieu de croire ni à cette idéologie, ni aux Prépondérants qui en assurent tant bien que mal la maintenance.

Une Prépondérante en extase mystique

Le doute s'installe en profondeur dans l'esprit public, même quand l'imagerie sulpicienne des médias propose cette représentation d'une Prépondérante en pleine extase religieuse.

Crise_dolorisme_Christine_Lagarde

La posture d'oraison mystique de la ministre de l'Economie n'a rien de vraiment surprenant quand on sait que la dame en pâmoison vient professionnellement des arcanes du business.

(1) Grâce à Netdeclic, le blog de Sandrine, deux autres liens intéressants:

- Bienbienbien.net

- Garciamedia.com

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23 septembre 2008

Sarkozy victime du goût prononcé de la publicité pour les longues jambes féminines

Nicolas Sarkozy passe - dans la presse française exclusivement - pour être un athlète complet de la communication. En réalité, il commet dans le domaine sensible et trop complexe pour lui de la communication visuelle, des erreurs qui confinent à la faute professionnelle grave.

Il aime ainsi se faire photographier en train de courir dans Manhattan. Cliché ringard pour "golden boy" des années quatre-vingt mais vieux phantasme de son ancienne épouse qui rêvait de "jogging dans Central Park". D'où cette photo récente destinée à taquiner Cécilia.                                       

                                Sarkozy_jogging

Cependant le petit Nicolas devrait savoir, s'il était vraiment un "homme de com", que la publicité valorise la longueur des jambes féminines. Or, en épousant Carla Bruni, il a hypothéqué ses petites jambes grassouillettes par une inévitable comparaison avec les longues jambes de l'ancien mannequin.

Le président ne devrait plus montrer ses jambes en même temps que celles de son épouse. Il devrait également cesser de grimacer en général et en particulier quand il essaie de trottiner à côté de son épouse dont la longue et gracieuse foulée est couronnée par un fin sourire de vénus botticellienne.

Si Sarkozy avait un peu de culture, il saurait que la publicité n'hésite pas à trafiquer les images pour que les jambes des dames soient encore plus longues que celles de Carla.

Longues_jambes_1

La dame en blanc, à gauche, sur le document publicitaire du Crédit coopératif attire le regard par la couleur de son tailleur, nettement plus visible que les tenues sombres des autres personnages, mais aussi par la longueur de ses jambes.

Dans l'imaginaire érotique masculin, les jambes féminines longues relèvent d'un stéréotype forgé par les romans policiers de la Série Noire, période James Hadley Chase. Ce stéréotype a été transformé en phantasme par le cinéma, catégorie "polar", période Lemmy Caution.

La publicité n'hésite pas à activer ce phantasme masculin en usant et en abusant parfois des facilités de la retouche numérique. Celle-ci ne sert pas seulement à faire disparaître les bourrelets élyséens. Elle permet aussi et surtout d'allonger le jarret, d'étirer la cuisse par injection de quelques pixels savamment dispersés, à seule fin d'euphoriser les mâles décideurs.

Dans le cas de la publicité pour le Crédit Coopératif, il y a un doute sur le caractère artificiel des jambes de la dame en blanc parce que la proportionnalité de ses autres composantes corporelles est à peu près respectée: les bras croisés semblent également très longs et la taille du visage correspond assez bien aux échasses posées sur des talons assez hauts. Et puis, il y a l'autre dame, plus dodue et plus petite, qui semble se porter garante de la sincérité de la photo. Admettons donc que l'expression "jambes interminables" si répandue dans la Série Noire, soit suggérée par un angle de contre-plongée qui allonge les éléments verticaux d'une image.

             Longues_jambes_2

Rien de tel dans la publicité pour les hôtels Radisson. L'angle de la prise de vues est horizontal, à une hauteur conventionnelle de 1,73 m. C'est le point de vue de quelqu'un - un homme d'affaires par exemple - qui vient d'ouvrir la porte de sa chambre. En outre, quelque chose ne "colle" pas dans cette image: la tête de la prude créature au sourire quand même très ambivalent, cette est trop petite par rapport à des jambes qui ne sont même pas rehaussées par des hauts talons puisque la dame est assise.

Du coup, l'imaginaire masculin se met en veilleuse pour phantasmer, non plus sur des galbes, mais sur des mesures anatomiques très abstraites.Debout, cette jeune personne ne peut pas franchir une porte sans avoir à se courber.

Et l'on en vient à se demander ce qu'elle fait là, avec ses grandes jambes, flanquée d'un argumentaire en faveur du haut débit.

La réponse est dans le texte qui sussure un contrepoint à l'image. Il est évoque "une vue illimitée" - sur des jambes elles-mêmes illimitées, forcément - en précisant qu'un séjour dans un des hôtels Radisson est "aussi agréable que productif." Et on peut lire en bas à gauche et en anglais que les hôtels en question "aiment dire oui".

Difficile de croire que des pixels auraient pu être ajoutés, non pas à la dame mais à la prise de vue originale, à seule fin d'érotiser le prochain séjour en séminaire de stratégie  boursière des hommes d'affaires épuisés par la crise financière. Car cette possible assistante de direction aux jambes trop longues dans un salon mauve est finalement moins attractive - sur la photo - que la dame en blanc du Crédit coopératif. Laquelle, si elle dirige une agence de cette banque, est finalement assez vraisemblable en "executive woman".

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19 septembre 2008

Allégorie de la crise financière à la manière de Jacques Prévert

Alors que la crise financière accaparait l’actualité, le regard était fréquemment accroché dans différents journaux par un des visuels de cette campagne publicitaire:

             Pr_vet_galerie

Cet cortrait hybride, notamment, a fourni un contrepoint  aussi involontaire que sardonique aux éditoriaux alarmistes et moralisateurs sur la panique boursière:

                 Pr_vert_publicit__avidit_      
Le procédé du collage a été utilisé par le peintre surréaliste Max Ernst et par Jacques Prévert, dans « Fatras » (1). C’est une re-création poétique, mais aussi une récréation ludique dans laquelle certains enfants excellent. La technique  est  celle du recyclage de fragments picturaux. L’opération de base est un prélèvement dont le samplingéchantillonnage - musical constitue l’aboutissement technologique le plus récent.

Pr_vert_religieuse_ChampaignePrévert ne faisait rien d’autre quand il découpait une tête de fouine pour la coller dans la reproduction d’un tableau de Philippe de Champaigne à la place du visage d’une religieuse en prière. C’est aussi un montage puisque deux images sont arbitrairement associées. C’est enfin un mixage puisque deux intentions, au moins, sont mélangées pour suggérer de nouvelles significations. Quand un enfant se livre à cette activité, la poésie naît de l’inattendu, voire de l’incongru, qui peut générer du non-sens à la Lewis Carroll.

Dans certaines des recompositions de « Fatras », Prévert adopte cette démarche mais partiellement seulement car, dans la plupart des cas, il y a une intention subversive: les citations picturales sont choisies et leur sens est détourné pour dynamiter une idéologie religieuse. 

Prévert comme la publicité du « Monde »  mobilisent les procédés picturaux et littéraires de la métaphore et de l’allégorie. Des éléments immatériels – infamies ou vertus – sont transposés dans les représentations de symboles et de stéréotypes. Les mots « fouine » et « rapace » résument assez bien cettePr_vert_oiseau_ventru_debout transposition de l’idée à l’image.

Chez Jacques Prévert, il s’agit plutôt de métaphores, sortes d’instantanés fulgurants qui stigmatisent une croyance ou une mentalité. Dans la publicité pour « La comédie humaine » l’allégorie graphique s’apparente à l’invention dans la mesure où Balzac a créé des personnages et des situations qui se référent à la bourgeoisie du XIXème siècle, en pleine émergence du capitalisme. 

Ce qui est intéressant dans la simultanéité de la campagne de pub et de l'actualité financière, c'est sa dimension arbitraire qui est précisément celle du collage à la Prévert. Le graphiste de l’agence de pub ne pouvait pas savoir, au moment où il travaillait sur ce projet, que l’une de ses images percuterait les récits journalistiques de la crise financière en provoquant une résonance tout à fait étonnante: la tête de vautour sur le buste d'un « golden boy » en goguette renvoie aux fonds spéculatifs appelés fonds vautours qui sont à l'origine de la crise.

                                         Pr_vert_t_te_de_singe_joufflu

1) Les images extraites de "Fatras" proviennent de l'édition publiée en 1966 par les éditions Gallimard, avec 57 compositions originales de Jacques Prévert.

Posté par Alain Joannes à 18:20 - Publicité - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

24 juillet 2008

Un accord de couleurs sensoriel

Grâce au développement des sciences neurocognitives, le marketing sensoriel réalise des prouesses comme celle qui consiste à faire ressentir comme affectivement agréable une sensation physiologiquement désagréable. Des couleurs "antagonistes" choisies pour un emballage peuvent susciter une sensation diffuse d'euphorie étrangère aux caractéristiques du produit emballé. C'est le cas de cette margarine dont l'avantage concurrentiel serait de contribuer à réduire le cholestérol.

Pro_activ_calque_1

L'accord de couleurs n'a rien à voir, à priori, avec les risques d'encombrement des artères. Pourtant, ce vert et cet orange génèrent une sorte de bien-être mental pour des raisons qui n'apparaissent pas à première vue. Cela est dû au fait que l'oeil-cerveau est capable de discerner deux millions de couleurs, alors que la langue française ne propose que trois mille mots pour les caractériser. Deux solutions sont envisageables: faire appel à l' Imagerie à Résonance Magnétique pour observer dans le cortex cérébral le comportement des aires neuronales associées respectivement au plaisir et au déplaisir (neuromarketing). Ou, de manière plus artisanale, recourir prudemment aux analogies entre l'harmonie musicale et l'harmonie des couleurs, entre l'audio et le visuel. Les causes de cette douce jubilation peuvent être détectées par cette approche empirique, à condition de ne pas pousser trop loin la transposition entre images et sons.

Cinq tons, deux accords

La gamme colorée de l'emballage se compose de cinq tons: vert, orange, blanc, jaune et noir. En fonction de la surface qu'ils occupent, le vert correspondrait à la tonique (do), l'orange à la quinte ou dominante (sol), le blanc à la tierce (mi). C'est cet accord qui retient surtout l'attention. L'autre, composé du blanc, du jaune et du noir ne capte guère le regard; il le retient. ( Souvent associée au rouge, la triade blanc-jaune-noir relève du registre de la signalétique, héraldique et panneaux routiers, dont l'efficacité dépend des contrastes blanc/noir et de la visibilité: jaune, blanc.)

Revenons à l'accord principal, source du contentement diffus qu'il s'agit de qualifier. Si la surface du vert est supérieure à celle de l'orange, c'est pourtant cette dernière qui attire le regard dans les rayonnages des supérettes. Rien de plus normal puisque dans l'échelle de visibilité des couleurs, l'orange est en deuxième position et le vert est quatrième.

Dissonance au niveau des ondes colorées

La visibilité du paquet de margarine serait d'autant plus forte que l'accord principal orange-vert-blanc est dissonant. Les fréquences des ondes lumineuses qui forment respectivement l'orange et le vert se heurtent. Dans l'approche psycho-sensorielle de Goethe, le vert est réputé froid alors que l'orange est connoté chaud. Cependant, le même Goethe avait pressenti les effets troublants (1) de la dissonance lorsqu'il a découvert les bienfaits du bleu et de l'orange, un soir d'hiver alors que le soleil se couchait sur les pentes enneigées du massif du Harz: des reflets oranges sur la neige bleutée.

Pro_activ_accord_Goethe_du_Harz

A noter au passage que les deux couleurs principales du paquet de margarine figurent parmi les préférées des Occidentaux: l'orange est deuxième derrière le bleu, le vert est quatrième (sur quatorze tons) derrière le rouge.

Consonance culturelle dans les neurones

Quoi qu'il en soit, si l'accord orange-vert est dissonant au niveau des stimuli micro-électriques que le nerf optique envoie au cerveau, il devient très harmonieux à la réception dès les premières synapses de neurones. Car ces neurones stockent dans la mémoire profonde des structures culturelles, émotionnelles et affectives qui ne correspondent pas aux données physiques de la lumière. Ces cadres culturels, émotionnels et affectifs varient selon les époques, les civilisations et les individus.

Pro_activ_carr__vertLe vert peut être angoissant ou générateur de sérénité, d'apaisement, de tranquillité selon Hideaki Chiijiwa, professeur au Collège d'Art de Musashino. Pour cet esthète japonais, le vert tendre et lumineux est celui des feuilles de certains bambous dans le jardin du Temple d'Or à Kyoto.

Quant à l'orange, il est associé Pro_activ_carr__orange_2à la surprise par Michel Pastoureau, grand maître français des couleurs. Mais Johannes Itten en faisait un vecteur de rayonnement et de bienveillance. Cet orange-là, sur le paquet de margarine, est d'ailleurs presque aussi doux qu'un rose enjôleur.

Pro_activ_orange_vert

Voilà donc une tonique "lumineuse" et "apaisante" dont les harmoniques culturelles résonnent dans une dominante "rayonnante" et "bienveillante". Le blanc et le noir ne servent qu'à rehausser les vertus de cet accord assez fascinant, somme toute, pour de la margarine.

1) Un trouble de même nature ambivalente se retrouve dans l'harmonie du blues qui intègre, dans un même accord des structures mineures (réputées tristes) et des structures majeures (réputées gaies). Ce qui a permis à Miles Davis de définir le blues comme "le désespoir (triste) surmonté" (gai).

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20 juillet 2008

Quand le texte et l'image copulent pour faire un oxymoron

Il y a dans l'univers infatué, donc surfait, de la "pub", des "hypercréatifs" qui ne savent plus très bien où s'arrête l'entendement (ils n'ont pas tous lu le petit manuel de Spinoza) et où commence la divagation absconse.

Cette illustration pour une pochette de billets de train, par exemple, réussit à faire en sorte que la copulation du texte et de l'image donne naissance à un monstrueux oxymoron à deux têtes.(Rappelons aux électeurs de Nicolas Sarkozy qu'un oxymoron est une formulation qui contient une contradiction dans les termes, comme "cette obscure clarté qui tombe des étoiles" ou, plus prosaïquement: "Nicolas Sarkozy est un grand homme d'Etat.")

Voici l'oxymoron picto-textuel de la pochette perpétrée par l'agence de pub de Voyages-SNCF.com:

Voyages_SNCF_vue_g_n_rale

Le texte affirme qu'il n'y a qu'une seule manière de traverser l'écoulement d'égout qui n'essaie même plus de se faire passer pour un ruisseau: le tronc d'arbre. Mais, de manière assez comique, le panneau qui annonce les "bons plans du net" barre la seule route suggérée. C'est la première face de l'oxymoron: il n'y a qu'un passage mais on ne peut passer à cause de la pancarte qui recommande de choisir ce passage.

Le rédacteur, qui s'est sûrement donné beaucoup mal pour atteindre l'altitude hugolienne d'une phrase comme "Difficile de passer à côté", ne savait pas qu'une pancarte allait ridiculiser sa verve poétique de conseiller en itinéraires impossibles.

En outre, le "poète pubard" n'avait sans doute pas vu le décor dans lequel son inoubliable tirade allait s'incruster par le truchement incertain d'une typographie blanche et tremblante de peur.

Quatre mots s'imposent pour caractériser la scène: glauque, blême, blafard et sordide. Certaines séquences d'"Apocalypse now" sont des jardins féériques pour la poupée Barbie à côté de ce marécage poubelle. Rien de plus dissuasif que cette aurore glacée sur un bocage transformé en champ d'immondices. C'est la deuxième face de l'oxymoron. Pas question de voyager dans une telle contrée et dans de telle conditions.


Voyages_SNCF_oxymoron_d_tail_mar_cageComme certains "pubards" ont probablement fait des études de sémiotique ou/et subi des lavages de cerveau psychanalytiques, le spectateur charitable cherche l'allégorie, la métaphore, voire le trait d'humour lacanien. Peut-être se cache-t-il, cet improbable lapsus révélateur d'un subconscient pollué, dans le morceau de plastique qui pendouille, tel un imperméable jetable de nain ou un préservatif de géant, sur un branchage calciné par une fuite d'uranium, au fond, là bas, à gauche et, ci-contre, dans le cercle noir du prélèvement dont les pixels sentent la macération malsaine.

Peut-être faut-il chercher, à droite, sous le providentielVoyage_SNCG_d_tail____droite tronc d'arbre déraciné, (mais sans racines pathétiquement tendues vers le ciel comme il sied à un arbre que la tempête arrache au sol nourricier) un clin d'oeil vers une vieille pub de l'ère mitterrandienne, quand Séguéla obtenait un porte-avions de la Marine nationale afin de lancer un nouveau modèle d'automobile au-dessus des flots entremêlés sur marketing blaireau et du socialisme qui voulait changer la vie.

Rien. Rien qu'une putride désolation. Une incitation à ne plus voyager qu'en état d'ébriété afin de vomir à califourchon sur le tronc couché.

Ce n'est pas que le photo soit ratée. Elle serait même signifiante sans le texte dont elle est affublée. Elle "ferait sens" - comme disent les gens de la "com" qui savent traduire "making sense" - dans une "pub" en faveur du tri sélectif des ordures ménagères dans le cadre d'une opération Borloo en faveur du développement durable.

Mais là, non, ce n'est pas possible. Outre qu'on ne peut pas traverser, même à jeun, sans se cogner contre cette stupide pancarte (elle a même une barre métallique percée de trous, on se demande bien pourquoi) personne n'a envie d'aller sur l'autre rive.

En fait d'invitation au voyage, avec un billet enveloppé de cette manière sur un quai de gare, le demi-tour s'impose. Retourner à la maison. Relire "Les structures anthropologiques de l'imaginaire" de Gilbert Durand.

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25 juin 2008

La deuxième édition est en librairie

La deuxième édition de mon livre "Communiquer par l'image" est en librairie depuis le 25 juin.
Elle comporte de nombreuses actualisations ,notamment dans le domaine de l'image numérique et dans celui des réseaux.
Le cahier des illustrations en couleurs rend bien compte des évolutions qui s'accélèrent dans ce domaine. On y vérifiera la qualité du rendu d'un capteur à huit millions de pixels sur papier. On s'attardera sur la créativité des artistes français stimulée par les moyens d'expression numériques.

Livre_deuxi_me__dition

Lors de la première publication, en mars 2005, la blogosphère n'avait pas encore pris l'importance qu'elle revêt dans la communication d'aujourd'hui. J'ai donc ajouté des recommandations pour les sites web ainsi que des préconisations pour les blogs et les réseaux sociaux.
Les fondamentaux de la communication par l'image dominent cette deuxième édition.
Merci à Emilie Lerebours qui, aux éditions Dunod, a facilité la mise à jour avec beaucoup de professionnalisme;

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19 mars 2008

Caricatures d'aujourd'hui

Le blog de campagne du New York Times propose un échantillon de caricatures politiques dans lequel on peut identifier quatre approches du portrait exagéré.

L'approche consensuelle: Barry Blitt projette ses personnagesCaricature_Barry_Blitt sur des stéréotypes connus de tous. John McCain est comparé à un vieux clown; Barak Obama se désarticule à la manière d'un danseur de claquettes, mélange de Valentin le Desossé et de Samy Davis Junior; Hillary Clinton est montrée comme une héroïne de cartoon. C'est l'approche la plus communicative car chaque dessin contient un message  avec une question, donc une réponse implicites: "Elle me fait penser à ...Et vous, qu'en pensez-vous ?"

Caricatures_Anita_Kuntz_ObamaL'approche scénarisée: Anita Kuntz place ses sujets dans ses configurations dynamiques. Ses caricatures ne fonctionnent pas sur l'exagération des traits. Cette loi du genre est atténuée au profit de la transposition. Les visages sont aussi ressemblants que possible. C'est le corps, ou le contexte du visage, qui produit le décalage humoristique dans la perception. Le procédé s'apparente au collage: un visage plausible collé sur un corps phantasmé. Obama est ainsi proposé en Superman parce que sa popularité génère des espérances irrationnelles.


L'approche intrusive. Steve Brodner va chercher dans les traits de son sujet quelque chose que personne ne voit. Le cas de McCain est le plus intéressant. La plupart des caricaturistes le montrent comme un vieux bouffon ou un vieux matou aux griffes limées avec de grosses joues rondes et des traits fripés. Brodner, lui, estime que l'exagération n'est pas le but mais le moyen de déceler quelque chose. Il ne voit, dans le visage de McCain que des angles et des amplifications inquiétantes.
Caricatures_McCain

L'approche névrotique. Rick Meyerowitz s'intéresse principalement à la manière dont il "ressent", lui, le personnage et surtout aux problèmes que lui pose la transformation de ce "ressenti" en un dessin. A l'opposé de l'approche consensuelle, cette manière de voir est un diagnostic sur la névrose du dessinateur. Le fait de montrer Obama en trompettiste de jazz n'apporte aucune information politique ou psychologique sur Obama: c'est juste le signe que Meyerowitz est sous le charme. A contrario, quand Meyerowitz résume Hillary Clinton par une silhouette méchante, il révèle son aversion, sa répulsion, une volonté d'humilier la sénatrice. On en sait plus sur les "poblèmes" du dessinateur que sur les prétendants à la Maison Blanche.

                                           Caricatures_Clinton_de_dos

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